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Architecture et Métissage

 

 Chronique Métisse signée de l'architecte Philippe Zourgane

Le métissage est physiquement l’apport d’un sang neuf. Peut-il contribuer à une recomposition du débat architectural en renouvelant notre regard par son intensité autre, sa situation spatiale différente ? Le métissage, pour moi, c’est le déplacement des sujets et des désirs en recomposant la matière et la subjectivité autrement.

Le mot métisse lui-même n’a pas d’origine unique, puisqu’il vient à la fois du mot latin mixticius qui signifie mélangé mais aussi du portugais metizco qui désigne très physiquement un descendant issu de parents d’origines ethniques différentes, résultant initialement du mélange colonisateur et indigène (les débuts du processus sont violents puisqu’il naquit avec le viol de femmes sous tutelle – esclaves, domestiques ou assimilées –).

Cette chronique interroge ainsi l’espace post colonial. Elle est elle-même un espace ouvert où l’architecture contemporaine mondiale considérée comme acentrée et rhyzomatique ne repose plus uniquement sur l’histoire occidentale européano-americaine.

En faisant errer le lecteur à Dar es Salaam, à Maputo, à Villèle, à Fordburg aussi bien qu’à Paris ou à Rome, il s’agit de voir le monde architectural de manière décentrée ou acentrée, d’en bas ainsi que l’on appelle le Sud, l’hémisphère sud. Penser que le bas peut être le haut, la droite, la gauche, sortir de ces systèmes auto référenciés qui prennent en considération dans le non dit un passé lourd. Avoir un regard métissé c’est laisser parler et apparaître ces voix qui viennent d’ailleurs, ces héritages et ces lignes de fuites qui au lieu de proposer le regard consensuel de la majorité ouvre le débat en relisant par le minoritaire, en mettant à jour des lignes de fractures et des potentiels à venir.

L’idée est également de comprendre les nouvelles logiques de marché, qui reconfigurent nos sociétés à l’échelle mondiale aujourd’hui. Car la première question qui se pose est : peut-on "faire" de l’architecture aujourd’hui dans une société postcoloniale et postindustrielle, comme on la faisait il y a 50 ans ? Cela interroge tout autant la question de l’exercice de la profession, que les modalités opératoires de la commande et la modalité d’intervention de l’architecte comme agent économique dans le système de production.

L’architecture tout comme la mode, le cinéma ou la musique doit être aujourd’hui ouverte sur le grand public. Comme tout produit grand public, elle doit savoir s’adresser à la multitude.

Mais le plus important reste que l’architecture est un produit culturel, comparable en tout point au dernier blockbuster d’Hollywood, de Bollywood ou d’un film d’art et essai, peu importe la cible marketing visée. Le design, qui est dans le monde de l’architecture, a toujours intégré cette question. On peut acheter ses meubles à la fois chez Ikea et chez Cassina, tout comme l’on peut faire le choix pour ses courses de combiner des produits achetés chez un hard discounteur et dans le même temps dans une épicerie fine. Les habitudes de consommation elle-même sont métisses, mixant allégrement les genres.A l’échelle mondiale les produits architecturaux se déclinent aujourd’hui par secteurs de marchés et cibles marketing. A l’heure de la globalisation, les agences d’architecture mêmes fonctionnement comme des marques mondiales. Elles ont assimilées le modèle des majors du bâtiments ou des multinationales. Les grosses agences d’architecture anglo saxonnes, qu’elles se soient spécialisées dans l’architecture corporate ou d’auteur, travaillent avec 5, 10 voir 15 bureaux disséminés dans le monde entier. Elles ont tout repris : le flux tendus, la délocalisation et relocalisation permanentes des sites de production, la situation géographiques des unités de productions, les partenariats locaux, la spécialisation des unités mondiales.

Cela se traduit par le travail en flux tendus, par l’utilisation de la configuration de l’horloge mondiale pour faire fonctionner deux équipes l’une derrière l’autre pour réduire les temps de production, en phase de charrette. La production sur des sites en proximité du marché concerné qui sont très flexibles. Car il existe également une politique de délocalisation et relocalisation en fonction de l’évolution des marchés. Une spécialisation des unités mondiales, est également intéressante et permet de réduire les coûts, le travail de dessin long et coûteux est transféré dans des pays à main d’œuvre peu chère.

Les systèmes de productions évoluent donc fortement en ce moment alors même que les produits eux, évoluent peu.

Alors à l’heure de la mondialisation où les flux mondiaux (humains, financiers et de marchandises) se recomposent quels sont les spécificités et les enjeux d’un produit architectural ?

Dans ce contexte en assimilant la production architecturale à une production culturelle à part entière, on peut s’interroger sur la fabrication de nouveaux espaces par métissage et la préservation de la diversité culturelle.

Cette chronique est aussi pour moi un espace où se poser des questions, des questions qui questionnent une autre manière de faire de l’architecture aujourd’hui.

Une grande question revient régulièrement dans le débat architectural. Est ce que l’architecture est politique ? C’est une question passionnante qui peut interroger là aussi de nouvelles pratiques à venir.

L’opération d’architecture la plus médiatique de l’année n’est ni le Musée des arts premiers et encore moins le prix de l’équerre d’argent décerné chaque année par les professionnels de la profession mais bien l’opération d’habitat d’urgence de Médecins Sans Frontière. MSF en "construisant" des habitats d’urgence (tentes) dans tout Paris a créé la surprise, l’étonnement, la révolte, la crainte. Par cette action, MSF construit tout à la fois le débat intellectuel, l’abri physique et la plus grosse opération de mixité sociale. Ce n’est pas là une provocation mais la volonté de regarder autrement des faits.En faisant cet acte, ils se positionnent comme des activistes de l’architecture contemporaine. A l’image de ces activistes qui ont réinventés de nouvelles manières de protester prenant compte la mondialisation des échanges et son accélération croissante. On peut noter en particulier les luttes contre les multinationales leader des OGM (par exemple les actions contre la firme de semence Monsanto) ou les manifestations et contre sommets lors des sommets du G8.

Etendre le champ de l’action permettrait également d’être actif dans la lutte pour la biodiversité culturelle. Cette notion nouvelle permet de prendre en considération la richesse de la diversité comme un facteur de développement intellectuel et humain important. Une biodiversité culturelle à préserver mais aussi à enrichir par de nouveaux hybrides à venir. Parler de cette hybridation, c’est parler d’une nouvelle architecture à venir, de l’alchimie d’un mélangé, une architecture métisse, à savoir la faculté que peut avoir l’architecture de mélanger des éléments hétéroclites. C’est aussi interroger ces mélanges détonants, acceptés dans d’autres formes d’expressions culturelles telle la musique (fusion jazz – trip hop) mais pas reconnus en architecture.

La biodiversité culturelle ramène directement sur la biodiversité des écosystèmes. L’architecture a un rôle important à jouer dans la préservation d’un environnement de qualité. Cet engagement doit aller au delà de l’intégration de normes HQE ou RT2005 (à quand la prochaine). Il s’agit d’opérer une révolution de la pratique professionnelle afin de réviser l’ensemble du process de travail qui deviendrait un dess(e)in écologique.

  

Philippe Zourgane est architecte, enseignant en école d'architecture et doctorant au Centre for Research Architecture au Goldsmith College à Londres.

Il dirige la structure RozO architecture paysage environnement, Paris - Réunion 

 

Ex Libris

Image1

Revue Espaces et Sociétés, « Architecture et habitat dans le champ interculturel », n 113 et 114, 2003.

 

Christian Ruby

 

 

En marge de la notion de « mondialisation », la conscience publique a été atteinte par toute une palette de vocabulaire, orienté vers la célébration enchantée de tout ce qui est bigarré et coloré, lequel aborde par des biais différents les questions liées à l’interculturel, l’hybridation et le métissage. A quel titre, et dans quel dessein ?, telle est la question qu’il conviendrait de résoudre. Surtout lorsque ce vocabulaire est commenté sous le titre du « baroque ».

Ce numéro de revue en tente l’approche mais en centrant son objet sur l’architecture et l’urbanisme, éclaircissant à la fois le vocabulaire en question et les nouvelles théories de l’architecture. Certes, l’interculturel (qu’on y fasse référence sur le plan universitaire, depuis le 7e Congrès international de l’Association pour la recherche interculturelle, ou sur le plan des activités pratiques) renvoie à la sphère des échanges. Mais il veut privilégier les échanges anthropologiques sur les échanges marchands. Reste à savoir si tout ce qui est produit sous ce couvert relève bien de l’interculturel. Le fait que les Balinais construisent désormais la « maison balinaise » en fonction de ce que le touriste attend et non en fonction de l’histoire locale, le fait que le « compartiment » vietnamien (l’unité de base de l’urbanisme traditionnel) ait survécu à la colonisation — indique-t-il que cette dernière a suscité plus de résistances qu’on ne le croit ? —, le fait, enfin, que les maisons d’immigrés sont réinvesties en fonction de la culture première, ces faits relèvent-ils aussi simplement qu’on le croit d’ordinaire du métissage ? Ce n’est pas tout à fait certain.

Les articles des différents chercheurs (Jean-Pierre Garnier, François Laplantine, Alexis Nouss, Roselyne de Villanova, etc.) qui ont participé à la réalisation de cette livraison ne cessent de nous inviter à rester méfiants à l’égard des présupposés d’une interculturalité un peu vite affirmée. Il est clair, du moins, que le vocabulaire de l’hybridation et du métissage, utilisé en général pour parler d’irruption de la diversité, pour ne pas dire de l’altérité, sert aussi à dénoncer les identités indexées sur l’homogénéité (c’est aussi la thèse de Mike Davis montrant comment et pourquoi la « latinisation » en cours de plusieurs grandes villes des Etats-Unis régénère, en le « tropicalisant », l’espace urbain tombé en déshérence de nombreuses aires métropolitaines). Mais, de tels usages peuvent aussi être abusifs. Du moins oublie-t-on trop souvent que l’interculturel se réalise en situation inégalitaire (les Anglo-Saxons, d’ailleurs, préfèrent souvent le terme « transculturel »), et que l’interculturel est une pratique d’instrumentalisation (à des fins d’assimilation) des cultures minoritaires. Ainsi en va-t-il aussi du multiculturel qui, quant à lui, n’indique pas plus la réciprocité dans l’interaction, puisqu’il renvoie plutôt à la juxtaposition contrôlée sur le territoire urbain de communautés culturellement et ethniquement homogènes.

Raffinant les perspectives, ce numéro de la revue Espaces et Sociétés montre qu’il ne faut pas confondre métissage et éclectisme. Si « pour beaucoup, le métissage [était] la dissolution des éléments dans une totalité unifiée, la résolution euphorique des contradictions dans un ensemble homogène, une expression pour ainsi dire presque unanimiste », les auteurs préfèrent affirmer que le métissage est affaire d’exil ou de résistance, de dessaisissement et de renoncement. Le métissage est une « pensée et d’abord une expérience de la désappropriation, de l’absence de ce que l’on a quitté et de l’incertitude de ce qui va jaillir de la rencontre ». La condition métisse est évidemment le plus souvent douloureuse. Les analyses proposées se ferment sur un constat assez précis : il convient d’assortir toute réflexion sur l’interculturel d’une analytique des modes d’acculturation, ce qui revient à inscrire la question de l’interculturel dans le cadre des rapports inégaux, plutôt que dans le cadre d’un monde fantasmé. 


À propos

La France est une République Métissée